Le goût du monde - Laurence Devillairs

21 Octobre 2020

Il nous faut en revenir à cette déclaration radicale de Hume : « Nous ne pouvons pas nous former une idée de la saveur d’un ananas si nous n’en avons pas effectivement goûté un » (Traité de la nature de l’entendement). Il y a dans la rencontre avec la réalité quelque chose d’imprévisible que la meilleure des descriptions, le plus exhaustif des récits ne peuvent ni anticiper ni remplacer.

La saveur d’un ananas, le goût du réel sont irremplaçables : il n’y a pour cela ni générique ni idée préalable qui tiennent. La réalité surprend. En bien comme en mal. N’avons-nous jamais pensé devant quelqu’un que l’on ne connaissait que par téléphone qu’on ne l’imaginait pas comme cela ? N’avons-nous jamais été étonnés de constater que ce site, pourtant touristique et tellement photographié, n’était pas exactement ce qu’on en avait vu ? Être en présence de la réalité n’est pas de l’ordre du constat : on ne fait pas que vérifier ce qu’on savait déjà. Et même lorsque la réalité est conforme, elle n’est jamais exactement ce qu’on en attendait.

Si le réel ne surprend pas, c’est que ce n’est pas le réel, mais une illusion, une cécité, un préjugé, la projection d’un déjà vu. A strictement parler, on ne voit pas la réalité, on la rencontre. Il y a en elle une altérité, même minimale, même contrôlée,
qui surprend.

De fait, la mise en présence, des êtres et des choses, est plus qu’une simple addition ; un tout se forme, un ensemble se crée – quelque chose a lieu. La mise en
présence, le partage d’un même espace est la preuve que le tout est plus grand que la partie. Qu’il ne suffit pas d’être présent – par écrans interposés –, qu’il faut aussi être en présence.

Le confinement nous a privés de cette mise en présence. Et ce que nous vivons de nos jours, dans ce demi-reconfinement qui est le nôtre, c’est une possibilité de présence qui n’est pas mise en présence : on télétravaille, on visioconférence, on assiste à des webinars. Mais il ne faudrait pas que ce « sans-contact » se substitue à ce qui pourtant est insubstituable : la réalité de la mise en présence. Le travail ne serait plus un lieu, mais une obligation horaire ; l’université diffuserait le savoir sans véritablement le transmettre. Applaudissons au fait que les écrans permettent que les choses se fassent malgré tout – cours, travail, conférences, séductions et conversations. Mais gardons au réel sa saveur, à l’ananas son goût particulier. Il faudrait pouvoir insister sur ce qui n’a lieu qu’en présence, et qui peut se résumer à l’effort consenti à mettre les formes. Ce n’est pas qu’une question de civilité, c’est plus profond encore : mettre les formes, c’est prendre en compte l’autre, dans ce que sa présence apporte d’irremplaçable, de non escamotable. Une société du sans-contact est à la fois plus légère – de cette légèreté du virtuel qui ne fait pas perdre de temps et qui va droit au résultat (cours transmis, conférence tenue, travail effectué, tâche accomplie) – et plus brutale : les autoritarismes rencontrent moins de barrière et s’épanouissent à l’abri des écrans.

Dans une situation d’extrême gravité qui est loin d’être la nôtre, le philosophe Maldiney, alors prisonnier, retrouvait le sens de ce que soutenait Hume : « La captivité aurait pu nous anéantir. (…) Nous étions voués à la répétition. (…) Rien ne résistait au geste quotidien. Nous ne connaissions pas d’obstacle. Que de fois j’ai désiré la morsure d’une pierre de montagne. Que de fois j’ai souhaité sentir naître une main au contact de la forme gratuite, irremplaçable, d’une pomme réelle dans l’herbe vraie. Je savais que ma liberté serait contemporaine de la réalité des choses. Nous naîtrions en même temps, elle et moi, dans une connaissance non plus symbolique mais immédiate » (La Dernière Porte, 1945).