Lancement de notre nouvelle série "paroles d'artistes" - avec Florence Briat-Soulié

25 février 2021

Après avoir abordé la philosophie puis la littérature, Merci Socrate donne aujourd'hui la parole aux artistes. Une mise en évidence de l'importance du langage à travers leurs œuvres qui deviennent un moyen de communication avec l'extérieur. C'est aussi l’opportunité de mieux connaître, de mieux comprendre ou d'approfondir le processus de la création. Découvrir qui sont ces artistes qui embellissent et révèlent le monde à une époque inimaginable où les musées, les lieux culturels sont fermés. Une occasion unique pour les écouter alors qu’ils dévoilent leurs pensées, leurs inspirations, leur manière de ressentir le 21e siècle, leur perception du monde actuel et leur place dans la société.

Paroles d'artistes est enregistré en direct avec les artistes mais fera également intervenir leurs proches : les historiens de l'art, les conservateurs, les directeurs d'institutions, les commissaires d'expositions, les familles. Paroles d'artistes nous entraîne dans l'intimité des artistes. Il est toujours fascinant de comprendre ce processus créatif qui peut être l’un des plus mystérieux ou douloureux qui soit. Le « Chef d'œuvre inconnu » de Balzac en constitue l’une des premières expressions. La fréquentation des artistes dans leur atelier à travers leurs conversations est une immersion pour comprendre l'œuvre, point d’aboutissement ou étape, parfois conclusion ou point final. Ces dialogues constituent ainsi un « voyage au centre de la terre », dans la tête des artistes, dans leur imaginaire, dans le labyrinthe de leurs pensées. Tout peut être capté dans une séance d’entretien qui est une plongée dans l'esprit et le cœur des artistes. Cette invitation au voyage débute par les imaginaires d’Eva Jospin, Agnès Thurnauer et du photographe Frank Horvat qui vient de nous quitter à travers sa fille Fiammetta Horvat.

A suivre dans les prochains mois, d'autres artistes passionnants.

La santé ou la vie - Jean-Michel Besnier

8 février 2021

Une polémique fait actuellement rage, dans le contexte de cette pandémie qui n'en finit pas : Sommes-nous en train de "sacraliser" la vie, au point d'étouffer ce qui nous procurait le plaisir de vivre ? Un paradoxe qu'on résume parfois par une alternative : survivre ou bien vivre ? Tout accorder aux objectifs de survie biologique ou bien réclamer que la liberté nous soit rendue de vivre comme des humains à part entière ?  La vie de l'esprit devient l'objet d'une revendication et d'une résistance pour ceux qui refusent d'être réduits aux simples métabolismes de leur organisme. On dénonce volontiers la confusion logique qui consiste à confondre une condition nécessaire (il faut survivre pour vivre) avec une condition suffisante (vivre humainement exige davantage que de survivre biologiquement). La dimension économico-politique n'est évidemment pas absente du débat : se laissera-t-on imposer les impératifs d'une politique sanitaire seulement soucieuse de préserver le capital productif des membres de la société ? L'obsession de la santé est facilement soupçonnée de vouloir seulement sauvegarder le dynamisme économique qui rend notre pays compétitif dans le concert des nations. 


La santé ou la vie ? L'argument de ce sujet est abrupt, mais débattre requiert qu'on évite tout d'abord d' "arrondir les angles" des positions que l'on souhaite confronter. Deux philosophes ont paru devoir comparaître pour instruire un débat qu'une troisième déploiera à sa manière : Schopenhauer et Nietzsche d'une part, Hannah Arendt d'autre part. Schopenhauer parce que sa conception du vouloir-vivre universel est radicalement pessimiste et situerait la santé dans une ascèse réfractaire à la vie, Nietzsche parce qu'il refuserait les termes de l'alternative en invoquant la "grande santé" de ceux qui disent "oui" à la vie, inconditionnellement. Arendt enfin, parce qu'elle sut identifier le prix de la vie de l'esprit à l'heure ou les sociétés s'acharnent à promouvoir les automatismes qui nous déshumanisent. La polémique qui  sévit dans l'espace public - une polémique assumée par exemple par Jean-Pierre Dupuy en opposition avec André Comte-Sponville et Olivier Rey - ne s'éteindra pas, car elle implique un conflit de valeurs dont il appartient à la philosophie de clarifier les termes afin d'orienter les décisions et les engagements qui nous incombent dans notre existence individuelle et sociale.


En 2021, restons philosophes ! - Cécile du Verne

01 Janvier 2021

2020 restera dans nos mémoires comme une année à nulle autre pareille, inédite à bien des égards. Sidération du premier confinement, apprentissage des gestes barrières, distanciation sociale, « apéros Zoom » et réunions en « distantiel », autant de nouvelles expériences, de vocabulaire à apprivoiser (ou pas), de notions à penser et de conséquences à mesurer. 

Même le plus créatif des scénaristes d’Hollywood n’a pas osé imaginer qu’au début du XXIème siècle, un minuscule virus allait paralyser la vie de la moitié la plus riche de l’humanité. Nous avons été comme expulsés de nos existences, en suspens au-dessus de notre quotidien. 

L’incertitude et la vulnérabilité ont fait une entrée fracassante dans une société trop sûre d’elle-même qui imposait santé olympique, jeunesse prolongée par tous les moyens et bonheur obligatoire pour tous affiché sur les réseaux sociaux, comme nouveau paradigme. 

Nous avons collectivement fait preuve de souplesse, de créativité et nous nous sommes appropriés de nouveaux outils digitaux en un temps record !


Plus que jamais, il nous faut penser ce que nous traversons, réfléchir à l’accélération des processus, porter un regard neuf sur les évidences et mesurer les conséquences des phénomènes sur notre vie en société. La philosophie et la littérature sont de formidables moyens pour prendre de la hauteur, s’appuyer sur les immenses penseurs qui nous ont précédés, sur ceux qui aujourd’hui consacrent leur énergie à extirper le réel du flux permanent d’informations plus ou moins fiables et souvent anxiogènes.

L’incertitude appelle à l’expertise et à une inlassable quête de vérité.

Merci Socrate donne la parole à des experts indépendants, des philosophes, universitaires et chercheurs qui décryptent le monde qui nous entoure afin de nous le rendre accessible et de nous permettre d’en comprendre les enjeux.


Alors, en marchant, en cuisinant ou en vous reposant, écoutez nos podcasts sans modération. Prenez du temps pour relire vos classiques ou étudier de nouveaux auteurs, partagez vos découvertes, participez au débat, éclairez vos amis !


Nous vous souhaitons une année de lecture et de poésie, de réflexion et de discussions, pleine d’enthousiasme.

Restez curieux et cultivez votre capacité à l’émerveillement !

Être la philosophie - Bertrand Vergely

10 Décembre 2020

La vie peut-elle être philosophique ? Et la philosophie peut-elle être la vie même ? Taxée de fanatisme, l’idée d’une communion entre vie et philosophie ne cesse de susciter la moquerie. [...] 


Dans Candide, Voltaire se moque du philosophe incapable de voir le tragique de l’existence à force de vouloir tout rationaliser. Au dix-neuvième siècle, lorsque la pensée révolutionnaire apparaît,  celle-ci n’a pas de mots assez durs à l’égard de la pensée qui, comme celle de Hegel, voit dans la réalité une grande philosophie à l’œuvre. C’est la réalité matérielle, économique et sociale qui mène le monde, souligne Marx et non les idées. Cette moquerie croit que l’on est dans la réalité quand on n’est pas trop dans la philosophie. Quand on est philosophe, n’oublions pas d’être homme et quand on est sage, soyons le avec  modération ainsi que le conseille Philinte à Alceste dans Le misanthrope de Molière. Cette moquerie à l’égard de la philosophie se trompe. 

La pensée est toujours liée à la réalité comme la réalité est toujours liée à la pensée. La philosophie et la vie sont inséparables. Il n’y a pas plus philosophique que la vie au sens où il n’y a pas plus spirituel que le vivant que l’on vit. Inversement, il n’y a pas plus vivant que la philosophie au sens où il n’y a pas plus vivant que l’esprit. [...]


Il n’est pas facile de définir en peu de mots, simplement, ce qu’est la philosophie. J’a mis longtemps à y parvenir. Un jour, ce devait être en début d’année en hypokhâgne, la définition que je cherchais sans parvenir à la trouver a jailli, forte et claire à la fois : « La philosophie réside dans la vie avec la pensée ». L’homme n’est pas un animal. C’est un animal spirituel, un vivant doté de Logos, dit Aristote. Il faut qu’il convertisse ce qu’il vit en sens. Il convertit son existence en sens en faisant des choses utiles et nécessaires, humaines et personnelles, morales et élevées. S’il ne le fait pas, il régresse. Penser consiste à le rappeler. 

Appelons esprit l’unité formée par la relation entre la réalité concrète et la conscience, la culture occidentale s’est bâtie sur la base de l’esprit. Elle continue de se bâtir autour d’elle. La France est là pour cela. La République est là pour cela. L’Éducation est là pour cela. Les élèves sont là pour cela. Je suis là pour cela. Je suis payé pour faire vivre la pensée en rappelant qu’elle est essentielle, vitale, fondamentale. C’est ma mission, ma responsabilité, le sens de ce que je fais. Des hommes et des femmes se sont battus pour faire vivre l’esprit. Ils continuent de se battre pour cela. Ils en sont parfois morts. C’est dire si l’esprit est important, une vie sans esprit ne valant pas la peine d’être vécue. En disant cela, je pense à la résistance, à Camus, au combat pour la liberté de l’esprit. 


Il y a des pensées que l’on n’invente pas, dit Descartes. Dieu est de ce type. On n’invente pas l’idée de Dieu. On n’invente pas l’infini, la perfection, l’idéal, l’être. D’où la conséquence de ce constat : l’idée même de Dieu est la preuve que Dieu existe. Saint Thomas d’Aquin n’est pas convaincu par cette idée. Kant non plus. Moi, si. J’ai toujours trouvé cette idée renversante, géniale, enthousiasmante. Il m’a toujours semblé que la philosophie n’est qu’un long commentaire de cette idée. Il m’a toujours semblé que toute la pensée de Hegel est un long commentaire de la preuve ontologique de l’existence de Dieu. 

Le spirituel est réel et le réel est spirituel. On en a voulu à Hegel d’avoir osé dire cela. On l’a accusé d’être le père du totalitarisme. On n’a pas assez réfléchi à propos de ce que la pensée signifie. 

La Révolution Française a été une Idée et pas simplement une jacquerie parisienne. Le Mont Blanc est une idée et pas simplement un tas de cailloux avec de la glace. Tout ce que nous vivons est une idée, une grande idée. Si tel n’était pas le cas, on ne pourrait pas vivre. On ne vivrait pas. 

Le totalitarisme ne consiste pas à dire que tout est spirituel, mais que rien ne l’est. Il apparaît non pas quand on lie la pensée et la vie, mais quand on ne les lie plus. On ne lie plus la pensée et la vie quand on pense que la réalité se trouve dans la violence et la mort et non dans la conscience et l’idée.

La liberté, oui, mais pas la folie de la liberté, pas la liberté sans esprit, la liberté sur fond d’esprit ! D’où la profondeur de cette idée chez Descartes reprise par Hegel. Il y a des idées qui sont des réalités et non des idées. Il y a des idées qui sont la réalité, Dieu, l’infini, la perfection, l’idéal. Quand on le comprend, on se met à vivre philosophiquement. [...]


La vie n’est pas finie. Elle attend de pouvoir aller dans la survie au sens où André Breton parlait de la surréalité, au sens où Berdiaef parle du sur-conscient. La vie attend de prendre le large pour aller en haute mer vers des pays lointains. Elle attend de pouvoir aller au pays des visages et des paroles, de la pensée la plus haute pour la vie la plus haute. Elle attend de pouvoir devenir une aventure.  La philosophie est la réponse à cet appel venu du lointain, des paroles, des visages et de la hauteur. En devenant cette aventure vitale et vivante, elle est comme l’écrit si bien Micheline Sauvage, la plus grande aventure qui soit, l’aventure philosophique.

Sur la liberté d'expression - Agathe Novak-Lechevalier

16 Novembre 2020

2020. Et voilà que nous nous battons pour le respect de la laïcité et la liberté d’expression. Voilà que nous devons plaider leur cause ; voilà que nous devons ardemment les défendre. Voilà que certains meurent pour elles, voilà qu’on tue pour les ruiner. Pour la dix-neuviémiste que je suis, c’est étrange. Les discours enflammés de Hugo par exemple – les discours contre la censure, le discours contre la loi Falloux… – je  les ai étudiés très jeune, et cela m’emportait. Il me semblait entendre les échos très lointains d’un grand combat épique qui depuis plus d’un siècle avait été gagné. Les géants avaient disparu ; mais les luttes étaient terminées. Non. Nous y revoilà. « En un peu pire », comme dirait un auteur qui m’est cher. Parce qu’il est sans doute et paradoxalement plus difficile de protéger un droit et d’en garantir l’existence, que de se battre pour le conquérir. Il nous manque aujourd’hui l’élan, et parfois la hauteur de vue. Bien souvent nous nous déchirons et nous oublions l’essentiel : « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme » ; et dans la République laïque, les seules limites à la liberté de pensée sont posées par les lois démocratiques – et jamais par un dogme religieux, quel qu’il soit. Il est devenu difficile de compter les attentats contre nos libertés dans leur ensemble et contre notre modèle politique républicain : il y a eu Toulouse et l’école Ozar Hatorah, il y a eu Charlie, il y a eu l’Hyper Cacher, et puis le Bataclan, et les terrasses, et Nice, et Rouen, et maintenant Samuel Paty, et Nice encore… Terrible litanie. Et nous n’en avons pas fini, c’est une longue lutte qui s’annonce. Or, que pouvons-nous faire ? On l’a dit bien des fois, depuis l’assassinat de Samuel Paty : en s’attaquant à l’école, en tuant un professeur, le terrorisme islamiste s’en prend à la source de nos libertés, il vise ceux qui les font vivre et qui tentent chaque jour d’en garantir le fragile avenir. Les professeurs ne sont pourtant pas seuls dans ce combat : leur tâche nous incombe à tous. Peut-être revenait-il à des voix de géants d’instaurer nos libertés ; aujourd’hui cependant, les temps ne sont plus aux discours. La liberté de pensée, en particulier, se décrète moins qu’elle ne se pratique – et il nous faut la pratiquer activement, de nos jours. Ne pas la faire valoir seulement à l’école ; mais partout, et pendant toute notre vie. Cela a été, très longtemps, notre droit ; depuis quelques années, c’est devenu bien malgré nous notre devoir. Alors défendons-la, exerçons-la, diffusons-la ; avec vigilance, et constance, et ténacité – sans relâche, toujours…

Le goût du monde - Laurence Devillairs

21 Octobre 2020

Il nous faut en revenir à cette déclaration radicale de Hume : « Nous ne pouvons pas nous former une idée de la saveur d’un ananas si nous n’en avons pas effectivement goûté un » (Traité de la nature de l’entendement). Il y a dans la rencontre avec la réalité quelque chose d’imprévisible que la meilleure des descriptions, le plus exhaustif des récits ne peuvent ni anticiper ni remplacer.

La saveur d’un ananas, le goût du réel sont irremplaçables : il n’y a pour cela ni générique ni idée préalable qui tiennent. La réalité surprend. En bien comme en mal. N’avons-nous jamais pensé devant quelqu’un que l’on ne connaissait que par téléphone qu’on ne l’imaginait pas comme cela ? N’avons-nous jamais été étonnés de constater que ce site, pourtant touristique et tellement photographié, n’était pas exactement ce qu’on en avait vu ? Être en présence de la réalité n’est pas de l’ordre du constat : on ne fait pas que vérifier ce qu’on savait déjà. Et même lorsque la réalité est conforme, elle n’est jamais exactement ce qu’on en attendait.

Si le réel ne surprend pas, c’est que ce n’est pas le réel, mais une illusion, une cécité, un préjugé, la projection d’un déjà vu. A strictement parler, on ne voit pas la réalité, on la rencontre. Il y a en elle une altérité, même minimale, même contrôlée,
qui surprend.

De fait, la mise en présence, des êtres et des choses, est plus qu’une simple addition ; un tout se forme, un ensemble se crée – quelque chose a lieu. La mise en
présence, le partage d’un même espace est la preuve que le tout est plus grand que la partie. Qu’il ne suffit pas d’être présent – par écrans interposés –, qu’il faut aussi être en présence.

Le confinement nous a privés de cette mise en présence. Et ce que nous vivons de nos jours, dans ce demi-reconfinement qui est le nôtre, c’est une possibilité de présence qui n’est pas mise en présence : on télétravaille, on visioconférence, on assiste à des webinars. Mais il ne faudrait pas que ce « sans-contact » se substitue à ce qui pourtant est insubstituable : la réalité de la mise en présence. Le travail ne serait plus un lieu, mais une obligation horaire ; l’université diffuserait le savoir sans véritablement le transmettre. Applaudissons au fait que les écrans permettent que les choses se fassent malgré tout – cours, travail, conférences, séductions et conversations. Mais gardons au réel sa saveur, à l’ananas son goût particulier. Il faudrait pouvoir insister sur ce qui n’a lieu qu’en présence, et qui peut se résumer à l’effort consenti à mettre les formes. Ce n’est pas qu’une question de civilité, c’est plus profond encore : mettre les formes, c’est prendre en compte l’autre, dans ce que sa présence apporte d’irremplaçable, de non escamotable. Une société du sans-contact est à la fois plus légère – de cette légèreté du virtuel qui ne fait pas perdre de temps et qui va droit au résultat (cours transmis, conférence tenue, travail effectué, tâche accomplie) – et plus brutale : les autoritarismes rencontrent moins de barrière et s’épanouissent à l’abri des écrans.

Dans une situation d’extrême gravité qui est loin d’être la nôtre, le philosophe Maldiney, alors prisonnier, retrouvait le sens de ce que soutenait Hume : « La captivité aurait pu nous anéantir. (…) Nous étions voués à la répétition. (…) Rien ne résistait au geste quotidien. Nous ne connaissions pas d’obstacle. Que de fois j’ai désiré la morsure d’une pierre de montagne. Que de fois j’ai souhaité sentir naître une main au contact de la forme gratuite, irremplaçable, d’une pomme réelle dans l’herbe vraie. Je savais que ma liberté serait contemporaine de la réalité des choses. Nous naîtrions en même temps, elle et moi, dans une connaissance non plus symbolique mais immédiate » (La Dernière Porte, 1945).